La « Ville de la Solidarité » de Martine Aubry sera financée par l’industrie du jeu et des machines à sous. Qui en profitera ? Qui en fera les frais?
Une clientèle plus pauvre que la moyenne
D’après deux rapports d’information du Sénat1, les casinos ne sont pas réservés à une élite fortunée. Au contraire, les catégories sociales à faibles revenus (ouvriers, paysans, chômeurs, retraités, "inactifs"...), y sont sur représentées. Selon le rapporteur, on rencontre 40,6% d’"inactifs" (retraités, RMIstes, chômeurs) dans les casinos. Le sociologue Jean-Pierre Martignoni, cité dans Politis, le confirme : « [ce sont] les régions où le chômage est plus élevé que la moyenne qui jouent beaucoup et qui épargnent peu ».
Quand on pense « casino », on pense d’abord aux roulettes et autres jeux dits « traditionnels », mais il ne faut pas oublier les machines à sous, qui représentent tout de même 95% du chiffre d’affaires des casinos. Or c’est particulièrement parmi les clients de machines à sous que l’on rencontre la plus grande proportion de joueurs à faibles revenus.
Le casino de Lille, en bordure de Fives et Caulier, disposera de plus de 350 machines à sous.
Au casino, on dépense plus, et plus souvent.
Selon le rapport du Sénat de 2002, 67% des clients de casinos dépenseraient plus de 15 euros à chaque fois, contre moins de 20% des clients du PMU et de la Française Des Jeux.
Au sujet des machines à sous, le rapporteur écrit : « 32,5 % des adeptes des machines à sous jouent plusieurs fois par semaine et 5,7 % tous les jours ».
De plus, la clientèle des machines à sous miserait en moyenne 38 euros par semaine, soit environ huit fois plus qu’un client de la Française Des Jeux. Les machines à sous seraient les plus addictifs jeux de hasard et d’argent. Elles draineraient la grande majorité des joueurs pathologiques.
Des profits faramineux
Depuis que Charles Pasqua a autorisé les machines à sous en 1987, la fréquentation des casinos ainsi que les profits générés par ces activités ont carrément explosé. Le rapport du Sénat 2006 indique que le nombre d’entrées au casino est passé de 1 million en 1986 à 64 millions en 2004. Le nombre de machines à sous est passé de 2110 en 1989 à 19384 en 2006. Le nombre d’établissements a, lui, augmenté de 45% entre 1985 et 2006 pour atteindre le chiffre de 197 casinos, ce qui fait de la France le premier casinotier d’Europe.
« Le produit brut des jeux de l’ensemble des casinos est passé de 109 millions d’euros en 1986 à plus de 2,6 milliards en 2005 » cite Simon Grysole, du magazine Regards2, qui poursuit : « une machine à sous coûte environ 7600 euros à l’achat et peut rapporter jusqu’à 100 000 euros par an. »
Pour la commune, c’est le gros lot !
Selon La Voix du Nord, la redevance versée à la ville de Lille conformément au cahier des charges du casino lillois pourrait atteindre de 4 à 6 millions d’euros les premières années, mais la ville espère qu’en régime de croisière, le casino lui rapporte 15 millions3 d’euros. En effet, la municipalité recevrait 15 % du produit brut des jeux (le maximum autorisé), 10% du prélèvement progressif effectué par l’État sur le produit brut des jeux, 1,5 million d’euros de redevance domaniale, et 1 million d’euros par an en guise de contribution au développement touristique et culturel. De plus, la ville bénéficierait de la création d’environ 420 emplois4 dans la construction et le fonctionnement du gigantesque casino.
Faire payer les joueurs plutôt que les contribuables
Grâce à l’argent rapporté par le casino, on va pouvoir éviter d’augmenter la fiscalité. Ainsi, Christian Decocq (UMP) dit à Martine Aubry: « Vous n’avez donc plus aucune excuse pour ne pas maintenir la fiscalité ».
Martine Aubry se permet d’étoffer son argumentation par : « 55 % des Lillois ne paient pas d’impôts. Je veux qu’on puisse les garder. »5 (Sinon, on devrait s’en débarrasser ?) Garder les classes populaires à Lille, cela représente d’une part un manque à gagner en matière de recettes fiscales, d’autre part une demande plus importante en services sociaux, m’explique un travailleur municipal.
Mais... d’où vient l’argent du casino ?
L’exemple de Saint-Amand : Cité par un journaliste du Point, Eric Renaud, premier adjoint (communiste) de la ville de Saint-Amand, semble se réjouir alors que la mairie installe 50 nouvelles machines à sous dans son casino : « Directement proportionnelle à l’argent perdu par les joueurs, la redevance augmente de 2 à 3 % d’année en année. » Selon lui, les 7 millions d’euros qui, tous les ans, entrent dans les caisses de sa ville, servent « à financer la garderie périscolaire, la cantine les centres de loisirs, [etc.] Ce qui nous permet de rendre aux enfants une part des pertes des joueurs. » (c’est-à- dire, une petite partie de l’argent que leurs parents ont perdu au casino)
Dans son cynisme, il a le mérite d’être franc! Je suppose qu’à Lille aussi, la mairie espère que les clients des casinos perdront beaucoup d’argent ! Surtout les plus pauvres ?
Épilogue
François Trucy, le sénateur UMP qui a rédigé les deux rapports sur lesquels je me suis appuyée et qui, de loin, ne peut pas être considéré comme opposé aux casinos, prévient : dans certains pays, « les dégâts sociaux sont tels que leurs coûts pour l’État dépassent, selon certaines estimations, le montant de ses recettes tirées du jeu. » Comme le prédit Dominique Plancke, conseiller municipal Vert lillois cité par Regards, « on paiera d’abord l’augmentation des dépenses du CCAS (centre communal d’action sociale)! » . Ah! le capitalisme, ça promet !
1. « Les jeux de hasard et d’argent en France », rapport d’information du Sénat publié en 2002, et «L’évolution des jeux de hasard et d’argent: le modèle français à l’épreuve », publié en novembre 2006, tous les deux rédigés par François Trucy, Sénateur UMP du Var.
2. Simon Grysole, Regards, 19 décembre 2006
3. N’y a-t-il pas un risque que la ville se retrouve dépendante du casino?
4. Quels emplois? je cite le rapport 2006 : « Certaines données médicales (controversées) indiquent une espérance de vie des employés de casinos inférieure de 15 ans à la moyenne nationale (63 ans contre 78 ans) » particulièrement en raison du tabagisme passif (la loi Evin ne s’applique pas encore dans les casinos).
5. cité de nombreuses fois, notamment dans La Voix du Nord du 10 octobre 2006
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